Je me souviens de nuits, quand j'étais petit garçon. Des ombres dans le coin de ma chambre qui se transformaient en monstres. Je tirais la couverture sur ma tête, mon cœur battant la chamade. Ma tactique était claire : fermer les yeux, ne pas bouger, attendre que la peur disparaisse d'elle-même. Elle ne disparaissait jamais. Elle ne faisait que s'atténuer lorsque la lumière du matin filtrait à travers les rideaux.
Des années plus tard, je me suis retrouvé, homme adulte, dans ma voiture, le cœur battant à nouveau. Cette fois, ce n'étaient pas des ombres sur le mur, mais le poids des responsabilités, l'inquiétude pour l'avenir, une peur indéfinissable et paralysante. Ma tactique était restée la même : j'appuyais plus fort sur l'accélérateur, je montais le volume de la musique. Me distraire, refouler, ne pas regarder. Mais la peur était assise sur le siège passager et me fixait.
J'ai passé une grande partie de ma vie à fuir la peur. Je l'ai combattue, analysée, chassée par la prière et ignorée. Rien n'a fonctionné. La peur n'en devenait que plus grande, son ombre plus longue, sa voix plus forte. C'était une guerre épuisante que je ne pouvais que perdre.
Le combat que je perdais toujours
Ma stratégie était simple et fondamentalement erronée. Quand la peur montait, une vague de panique, cette oppression dans la poitrine, je faisais tout pour m'en débarrasser. Je me plongeais dans le travail, cherchais la distraction, tentais de contrôler mes pensées. Je pensais que si je combattais la peur assez fort, elle finirait par abandonner.
C'était le contraire qui se produisait. Chaque tentative de la supprimer lui donnait plus de force. C'est comme une balle que l'on essaie de maintenir sous l'eau. Cela demande un effort énorme, et dès qu'on relâche un instant, elle remonte à la surface avec violence. Ma vie est devenue une lutte constante, une tentative ininterrompue de maintenir cette balle sous la surface de l'eau.
J'étais épuisé. Spirituellement, émotionnellement et physiquement. La tension constante me privait de sommeil et de joie. Dans mes prières, je sonnais comme un mendiant : « Seigneur, enlève ça ! S'il te plaît, fais que ça s'arrête ! » Je ne comprenais pas pourquoi Dieu ne m'exauçait pas. Pourquoi me laissait-il seul dans ce combat ?
Et si la peur n'était pas le problème ?
Le tournant n'est pas arrivé avec un grand fracas, mais dans un moment silencieux de capitulation totale. J'étais de nouveau là, paralysé par la peur, sans plus aucune force pour me battre. Et dans ce silence, une pensée s'est glissée dans mon cœur, si claire et si étrangère qu'elle ne pouvait pas venir de moi : Et si la peur n'était pas le problème du tout ?
Et si le vrai problème était ma réaction à la peur ? Ma fuite panique, ma lutte acharnée contre elle, mon refoulement convulsif ? Et si la peur n'était qu'une émotion ? Un messager, peut-être même. Un signal, comme la douleur dans un doigt qui nous avertit que la plaque de cuisson est chaude.
Nous essayons de tuer le messager au lieu d'écouter son message. Nous maudissons l'alarme au lieu de vérifier s'il y a un feu. La peur elle-même est neutre. Ce n'est que notre évaluation, notre résistance, qui en fait un monstre. Toute la force qu'elle avait sur moi venait de mon refoulement.
Le premier regard honnête
J'ai décidé d'essayer quelque chose de complètement nouveau. Quelque chose qui contredisait tout ce que j'avais fait jusqu'à présent. La fois suivante où la peur est venue, je n'ai pas fui. Je suis resté assis. J'ai fermé les yeux, non pas pour l'exclure, mais pour la regarder de plus près.
J'ai essayé de ne pas la juger, de ne pas l'analyser. Je me suis contenté de la percevoir. Où la ressens-je dans mon corps ? Comme une pression sur la poitrine. Comme une boule dans la gorge. Comme un froid dans les mains. Je ne lui ai pas donné de nom comme « angoisse de l'avenir » ou « peur de l'échec ». Je suis resté avec la pure sensation physique. Pression. Oppression. Froid.
Et puis, quelque chose d'étrange s'est produit. En permettant à la peur d'être simplement là, sans avoir à la combattre, elle a perdu son caractère terrifiant. Elle était toujours désagréable, oui. Mais elle n'était plus ce démon surpuissant. Elle n'était plus qu'une sensation qui vient et qui repart. Comme un nuage qui passe dans le ciel.
Cette pratique, cette endurance silencieuse, est le premier pas pour éclairer l'obscurité. Nous cessons de retenir la trappe de la cave et osons descendre les escaliers pour voir ce qui s'y trouve réellement. La plupart du temps, c'est beaucoup moins effrayant que ce que nous nous étions imaginé.
L'Éternel est mon berger : je ne manquerai de rien. Quand je marche dans la vallée de l'ombre de la mort, je ne crains aucun mal, car tu es avec moi : ta houlette et ton bâton me rassurent. Psaume 23, 1.4
De l'ombre à la conversation avec Dieu
Cette étape, celle d'accepter simplement la peur, n'est cependant que la moitié de la vérité. En soi, c'est une pure technique de pleine conscience. Ce qui nous ouvre, en tant que chrétiens, une voie bien plus profonde, c'est l'étape suivante : nous prenons cette peur perçue, que nous ne combattons plus, et nous la portons à Jésus.
Avant, je priais : « Seigneur, enlève cette peur ! » Aujourd'hui, je prie différemment. Je dis : « Jésus, regarde, elle est là de nouveau. Cette oppression dans ma poitrine. Cette pression. Tu le vois. S'il te plaît, sois avec moi maintenant. Sois avec moi dans cette peur. » C'est une différence énorme. Ce n'est plus une exigence, mais une invitation.
C'est la forme la plus profonde de confiance. Je montre ma blessure à Dieu, sans exiger qu'il la guérisse immédiatement. Je crois que sa simple présence dans la douleur est déjà guérison. J'arrête de faire semblant d'être fort et de devoir tout gérer seul. Je deviens faible devant lui. Et c'est précisément là, dans ma faiblesse, que sa force me rencontre.
Déchargez-vous sur lui de tous vos soucis, car lui-même prend soin de vous. 1 Pierre 5,7
C'est ce que signifie vraiment ce verset. Non pas jeter le souci et espérer que Dieu s'en débarrasse. Mais le lui donner, le lui montrer, le partager avec lui. Comme un enfant qui court en pleurant vers son père et lui montre son genou écorché. L'enfant ne veut pas seulement un pansement, il veut avant tout l'étreinte consolante de son père.
Comment la peur perd son pouvoir
Ce chemin a changé ma vie. Non pas parce que je suis aujourd'hui une personne sans peur. Ce serait un mensonge. La peur vient toujours me rendre visite. Parfois, elle frappe doucement, parfois elle essaie de défoncer la porte.
Mais elle a perdu son pouvoir sur moi. Elle n'est plus la maîtresse de ma maison, mais seulement une invitée qui doit repartir après un certain temps. J'ai appris à l'accueillir, à la montrer à Jésus, puis à la laisser partir. Elle ne dicte plus mes décisions. Elle ne me paralyse plus.
En cessant de la combattre, je lui ai retiré ses armes. Sa plus grande arme était mon propre refoulement. Maintenant que je la regarde, à la lumière de la présence de Dieu, elle rétrécit. Le monstre dans l'ombre se révèle être une petite chose tremblante, elle-même pleine de peur.
La liberté de la peur ne signifie pas son absence. Cela signifie qu'elle ne vous domine plus. C'est la liberté, malgré la peur, de faire le pas suivant en toute confiance en Jésus. C'est la liberté de marcher dans la vallée de l'ombre de la mort et de savoir : je ne suis pas seul. Il est avec moi.
